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Quartier Lointain
Doux rêve mélancolique...
Mis en ligne le 08/12/2003
Par Menear
[2] 

Loin des Dragon Ball, Akira, Gunnm ou tous les autres titres qui représentent le genre se trouve une œuvre qui se trouve à l'opposé de l'idée que l'on peut se faire du manga. Son auteur, Jirô Taniguchi, est d'ailleurs loin d'être le premier venu, puisque ayant déjà signé les très réussis L'Homme qui marche et Le journal de mon père.
Situé entre le manga " traditionnel " et la bande dessinée occidentale, Quartier Lointain étonne et émeut de par sa simplicité et sa profondeur et emmène lentement le lecteur dans un doux rêve empli de mélancolie…

L'idée de départ de cet ouvrage en deux volumes est plutôt simple, Hiroshi, le personnage principal et narrateur de l'histoire, se retrouve par hasard dans le train le menant à sa ville natale. Machinalement il visite les lieux qui ont marqué sa jeunesse avant de s'interrompre devant un cimetière et se recueillir sur la tombe de sa mère. S'en suit alors une sorte de vertige étrange qui ramène Hiroshi au temps de ses quatorze ans.
Il se retrouve ainsi, le temps d'un rêve, dans la peau de l'adolescent qui l'avait été jadis et si, au début, il tente vainement de revenir au temps présent et de retourner voir sa femme et sa fille l'intrigue se bâtira plutôt sur les souvenirs du narrateur et ses angoisses personnelles. Comment faire par exemple pour empêcher son père d'abandonner sa famille, ou comment gérer ses nouvelles relations avec certains et certaines de ses camarades de classe.
L'histoire reste ainsi relativement simple et claire. On ne trouve ni explication compliquée concernant son voyage dans le temps ni introspection interminable sur ce qui doit être fait ou non. L'intrigue est ainsi à l'image de son personnage principal, à savoir naïve et quelque peu paumée, ce qui renforce indéniablement le côté attachant de la situation.

Celui ci se retrouve d'ailleurs dans le style graphique de Taniguchi, à mi-chemin entre les deux œuvres précédemment citées (Le journal de mon père et l'Homme qui marche, pour ceux qui ne suivraient pas) l'aspect esthétique de l'ouvrage est extrêmement simple, parfois même épuré. Les visages et les silhouettes ne ressemblent en rien au " classique " du manga, on ne retrouve donc ni expressions exagérées, ni SD, ni grands yeux. Non, rien de tout cela. Les visages des différents personnages sont simples, affinés au maximum, parfois même froids ou inexpressifs, mais c'est ce qui renforce d'autant plus l'impression de réalisme parfois effrayant de certaines situations.
Il en va d'ailleurs de même pour les décors, très " typiquement japonais " (c'est logique d'ailleurs), ils restent toujours très sobres en demeurant à la fois très réussis. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que ceux ci sont souvent très bien ordonnés, à la limite du géométriquement parfait. On peut ainsi dénoter l'intérêt du dessinateur pour l'alignement et la perspective, que ce soit dans le train, au niveau de l'architecture des maisons, de l'alignement des tombes dans le cimetière ou dans les salles de classes et les bibliothèques.



La délimitation des cases va d'ailleurs dans ce sens, tout est très droit et ordonné, et aucun effet trop dynamique ne vient perturber le cours du récit. Pas de mélange de case par exemple, comme on aurait pu le remarquer dans certaines autres bandes dessinées nippones, ni trop de mouvement ou d'onomatopées disproportionnées. Le tout reste donc très régulier, parfois même figé, mais cela ne gène en rien le déroulement de l'intrigue, bien au contraire. L'impression de délimitation et de mesure du temps est ainsi parfaitement rendue, servant à merveille les besoins scénaristiques de la BD.
Le graphisme est ainsi réellement " au service " de l'histoire, cela se retrouvant même jusque dans le choix des différentes trames de gris, la majorité restant surtout très clair et lumineux, ce qui tranche parfaitement avec la couleur sombre au possible des uniformes du collège d'Hiroshi.
On pourrait ainsi y voir une façon pour Taniguchi d'apporter un contraste remarquable entre Hiroshi et son entourage (sa famille pour dans la plupart du temps), puisque lui-même ne fait pas, ne fait plus partie de cet entourage ci.
L'aspect esthétique de l'œuvre apparaît donc, dans sa simplicité et dans sa " droiture " comme une sorte de puzzle d'un rêve effacé, recoupant ainsi parfaitement l'impression que renvoie l'histoire.

Comme je le disais en début d'article ce Quartier Lointain est un véritable rêve, et ce dans tous les sens du terme, plongeant le narrateur comme le lecteur dans ce songe nostalgique d'une vie presque oubliée.
L'intrigue est alors structurée de la meilleure des façons, les cases du présent (nos jours) et des deux différents passés de Hiroshi (l'original et le rêve) étant enchaînées presque sans transition. On aurait pu penser que la lecture en soit troublée mais, bien au contraire, cela contribue à donner à l'intrigue un cachet particulier, un mélange étudié qui contribue à donner à l'histoire à la foi crédibilité et aspect quelque peu dramatique, que l'on ressent surtout lors des passages évoquant le père.
On ne s'étonne d'ailleurs pas de retrouver tant d'attention à l'élaboration de ce personnage, élément, semble-t-il, très important pour Jirô Taniguchi (après avoir écrit Le journal de mon père). La volonté de vouloir retenir ce père dont on sait qu'il finira par s'en aller et la mise en parallèle avec la propre vie actuelle d'Hiroshi (qui fuit lui aussi sa propre famille) est pour ainsi dire saisissante, si bien qu'on en vient à se demander si certains éléments autobiographiques de l'auteur ne viennent pas, sinon troubler, au moins ponctuer le récit.

Puis, comme tous les rêves, celui ci finira par s'achever, après 2 volumes très bien remplis. La conclusion de l'intrigue est d'ailleurs, à ce propos, assez intéressante. Ainsi, sans trop vouloir en dévoiler, on peut se demander si Taniguchi ne cherche pas à se servir du passé pour construire l'avenir. Cette passerelle entre deux vies est en tous les cas intéressante et si de nombreux fans de mangas, disons, basiques, n'apprécieront certainement pas le côté simple, lent et, finalement, classique de l'ouvrage, tous les autres pourront s'offrir ces deux volumes (parus aux éditions Casterman, collection " écritures ") sans hésiter.
" Ce n'est pas un manga ", disait, en substance, un quelconque quotidien français. C'en est bien un, et nous espérons que ce genre plus adulte de la bande dessinée japonaise continue d'arriver du côté de l'hexagone, ne serait-ce que pour faire taire les préjugés. En tous les cas, cette œuvre bien précise mérite d'être connue, que l'on soit amateur de manga ou non.

Menear



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