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Utena, le film
Esthétique de l'étrange...
Mis en ligne le 31/01/2003
Par Jalk
[1] 

Dans le cadre du cycle d'articles consacrés à Utena, je ne pouvais passer sous silence le long métrage tiré de la série. Bien que se démarquant fortement de la série par beaucoup de points, il apporte une autre dimension à l'univers déjanté de la fillette révolutionnaire, encore plus absurde et extrême (je vous jure que c'est possible). Ce film a apparemment provoqué des levées de boucliers chez les fans au Japon, et cela est assez compréhensible. Adolescence Mokushiroku (L'apocalypse de l'adolescence) peut à première vue ressembler à un trip des producteurs sous acides. Mais on s'aperçoit vite que l'on a affaire à une œuvre riche et soignée, jouant plus que jamais sur les ambiguïtés de l'amour et du passage à l'adolescence. Dans la plus pure tradition Utena…

L'HISTOIRE

Le scénario est assez similaire, sur le fond, à celui de la série. Arrivée dans son nouveau lycée, Utena se distingue des autres étudiantes par son accoutrement de garçon, ou plutôt de Prince. Guidée par une nouvelle amie, Wakaba, elle découvre le prestigieux lycée Ohtori, et les grandes figures de celui-ci. De Juri, l'escrimeuse de talent, à Miki, le génie de l'école… Mais Utena se montre troublée lorsqu'un jeune homme roux fait son apparition. Il s'agit de Tôga Kiryu, son ancien petit ami. Après une discussion avec Utena, celui-ci lui apprend qu'un " sceau de la Rose " l'a conduit jusqu'ici. Intriguée, Utena reprend sa promenade, lorsqu'elle tombe en arrêt devant un parterre de roses. Au milieu de fleurs uniformément rouge, une rose blanche se met à croître, ouvrant ses pétales pour dévoiler un sceau de la Rose. C'est alors qu'Utena découvre l'aire de duel surplombant le lycée, et fait la connaissance d'Anthy Himemya, la Fiancée de la Rose, qu'elle finit par remporter au cours d'un duel contre un autre porteur de la bague, Sayonji Kyôchi. Prise dans les sentiments qu'on réveillé en elle sa rencontre avec Tôga, Utena va tenter de comprendre la signification de ces duels dont l'enjeu est Anthy…

NI TOUT A FAIT LA MEME, NI TOUT A FAIT UNE AUTRE…

Ainsi que vous avez pu le constater, la trame du film reprend grossièrement l'histoire de la série. Ce qui fait que pour apprécier pleinement le long métrage, mieux vaut être déjà familiarisé avec l'univers d'Ohtori. En effet, beaucoup de personnages sont insérés dans l'action sans que l'on comprenne très bien qui ils sont (Shiori, Kozue, ou même Akio). Toutefois, aucun des personnages n'est resté exactement le même dans Adolescence Mokushiroku. Même le design du lycée a été modifié. Les bâtiments blancs sont remplacés par des structures métalliques, contrastant fortement avec les roses qui poussent un peu partout. Les rapports entre les protagonistes changent (Tôga et Shiori ont une liaison, Juri semble assez intéressée par Miki), de même que leur design. On a l'impression d'un dessin un peu moins shôjô (tout en le restant énormément) et plus chargé de détails. Les filles de l'ombre également sont présentes, mais il s'agit cette fois de E-ko et F-ko, qui animent un show radiophonique dans l'enceinte du lycée. On a presque l'impression d'une réalité alternative par rapport à la série, qui en déroutera plus d'un.
L'intrigue a été énormément recentrée sur Utena et Anthy, long métrage oblige. Cette fois, l'équivoque sur leur relation est presque immédiatement levée : dès le premier duel d'Utena, Anthy l'embrasse. De plus, l'histoire d'Utena et son prince ayant été supprimée, on suit principalement l'évolution des deux jeunes filles, les personnages gravitant autour servant principalement à mettre à l'épreuve leur amitié amoureuse et à les faire grandir.
Car en vérité, toute l'intrigue tourne autour de cela : le passage à l'âge adulte. Ohtori est clairement défini comme un lieu clos, imaginaire même. Le but avoué d'Utena est de partir vers le " monde réel ", symbolisant bien évidemment la fin de l'adolescence. Ceux qui restent engoncés dans leurs rêves d'enfance se voient condamnés à disparaître (Shiori, Kozue). Le film d'Utena est un éloge à ceux et celles qui prennent la responsabilité de se faire mal en brisant les liens qui les retiennent à des rêves, se libérant ainsi de toute emprise. Anthy ne sera plus jamais une princesse prisonnière une fois qu'elle aura quitté Ohtori.

BIZARRE, VOUS AVEZ DIT BIZARRE ?


… et vous avez tout à fait raison. Si l'univers de la série confinait déjà au sérieux pétage de plombs, le long métrage enfonce cette dernière au rang de platitude extrême. L'absurde est présent partout, que ce soit dans l'humour (en témoigne la séquence où une Nanami en grande forme fait une brève apparition accompagnée de ChuChu) ou dans des scènes plus sérieuses : Anthy quittera ainsi Ohtori à bord de… Utena, transformée en automobile ! Le plus dérangeant dans cette absurdité est qu'elle n'est pas constante. En témoigne, par exemple, cette scène mémorable où Utena et Anthy dansent sur l'aire de duel inondée, dans un jeu totalement hallucinants d'effets de lumières et de reflets. De même, l'intrigue concernant Tôga reste tout à fait " sérieuse ". Mais à côté de cela, des scènes apparemment sans queue ni tête créent un climat trouble, dérangeant, d'autant plus quand elles sont mêlées à des situations tragiques. Les images délirantes succédant au flashback du viol de Tôga ne font rien pour désamorcer le profond malaise que cette séquence soulève. De la même façon, il n'y a pas vraiment de lien logique entre les séquences du film (on se demande vraiment à quoi joue Akio, soi-disant mort et revenant pour reprendre sa sœur), qui donnent au film l'aspect d'un puzzle éparpillé, chaque pièce étant riche de mille petits détails. Seul Utena semble faire le lien entre les différentes scènes, explorant avec nous le monde d'Ohtori. Mais, encore une fois, la séquence finale vient bouleverser la donne, en effet, si Utena est toujours à l'écran, on ne peut pas dire qu'elle soit véritablement présente… une voiture n'a pas énormément de conversation ! Finalement, y a-t-il un véritable héros dans Adolescence Mokushiorku ? Pas vraiment. Alors que le thème du Prince salvateur était amplement glosé dans la série, cette image est ici tournée en dérision : Dios est en fait le " Roi des mouches ", image assez comique en soi, mais également assez trouble quand on pense que ce titre est un autre nom pour le démon Belzébuth…
Ce film exprime en réalité une très grande violence, sous ses couleurs acidulés. Ici, pas de noblesse ou de pureté. Aucun personnage n'est réellement sympathique (chose assez dérangeante dans un anime), pas même Anthy et Utena que la fin nous présente comme un couple de Médée assez inquiétantes… Mais le mal a proprement parler n'est pas là non plus. Les personnages sont ici à la recherche d'une identité, de quelque chose qui les fera grandir. Et sous leur aspect délirant, on ne peut leur nier une humanité.

DES SONS ET DES COULEURS

Sur le plan technique, Adolescence Mokushiroku est quasi-irréprochable. L'animation est plus fluide que dans la série, et un grand réalisme a été apporté aux mouvement des personnages. Cela est d'autant plus remarquable que le dessin animé conserve cette ambiance acidulée au niveau des tons, qui semble être la marque de fabrique de l'univers d'Utena. Il est évident que certaines scènes ont demandé un travail gigantesque, en particulier celle où Utena reçoit son anneau et la nuit de danse entre les deux héroïnes. La bande-son est également de très bonne facture, bien que relativement différente de celle de l'anime. Elle se révèle en fait plus sobre, et colle au finish très bien avec l'univers du lycée. Mention spéciale à Endless Middle Ages et aux remix de Zettai Unmei Mokushiroku et Rinbu Revolution, qui transfigurent littéralement les scènes dans lesquelles elles sont jouées. Il semblerait presque que l'équipe ait apporté un soin extrême à l'aspect technique du long métrage afin de mettre son étrangeté en valeur. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce pari est réussi.

VERDICT

Si j'ai pu sembler être totalement enthousiaste dans l'ensemble de mon article, j'ai quelques réserves à exprimer à propos de Adolescence Mokushiroku. Tout d'abord, il m'aurait semblé intéressant de rendre l'intrigue (du moins le fil scénaristique incroyablement emberlificoté qui en tient lieu) plus accessible aux néophytes.
De plus, à vouloir jouer sur l'étrangeté, on a parfois l'impression que la machine tourne un peu à vide et sonne presque faux… La " mort " d'Akio ou la scène où Juri et Miki contemplent le Bout du Monde ne semblent pas s'intégrer parfaitement dans le film, pas plus que le passé d'Anthy, narré par Akio.
Ah oui, et remarque inutile : je préférais le design d'Anthy dans la série =)

Toutefois, malgré ces points faibles, je dois avouer avoir découvert avec cette production une œuvre totalement insolite mais cependant incroyablement bien ficelée. Même si Adolescence Mokushiroku a quelques aspects de film expérimental, il n'en reste pas moins que l'émotion est tout à fait présente dans l'histoire, qui fait la part belle à ses personnages plus qu'à ses délires. Les interprétations que l'on peut tirer sont extrêmement diverses (cf l'article à venir sur les réflexions à propos d'Utena), dans ce beau conte sur l'amitié, l'amour et la fin de l'enfance.

Finalement, je recommanderais d'aller voir Adolescence Mokushiroku avec un recul d'adulte et des yeux d'enfants, pour apprécier pleinement cette vision du lycée Ohtori…

Jalk



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