Il n'y a finalement pas tellement de maîtres de l'animation japonaise dans ce bas monde. Evidemment, on citera Hayao Miyasaki, Mamoru Oshii voire même Isao Takahata mais cette liste des grands " animateurs " nippon serait incomplète sans Katsuhiro Otomo, le papa du manga culte Akira. Et pourtant, ça fait un moment qu'on ne l'avait pas vu ce brave Katsuhiro. Depuis son œuvre majeure (Akira pour ceux qui n'auraient pas suivis), l'auteur qui, avec le temps, se consacre plus à l'animation qu'au manga papier s'est fait assez rare. Hormis le film Memories (qui se compose de trois courts métrages) et son travail en arrière plan sur le Metropolis de Rintaro, le grand public (c'est-à-dire nous, pauvres petits français qui sentons le fromage) n'a guère eu d'écho des activités de Otomo. Depuis la fin de l'année 2004 cette attente a pris fin ; Steamboy, son dernier bébé, sortant en France sous le salut de la critique (mais pas du public, projection dans une quarantaine de salles seulement oblige). Allez, on s'en va plonger dans un grand bain de vapeur !

Ray Steam, le héros du film.
God save the queen
Le monde de Steamboy n'est pas vraiment le notre, et n'est pas du tout celui que présentait Otomo dans Akira (pour rappel, un monde futuriste, apocalyptique, présentant un Japon en ruines, disputé par les militaires et les " voyous "). Ici, l'action prend place au cœur de la vieille Europe, en plein 19ème siècle ; le théâtre du garçon vapeur sera en effet la Grande Bretagne et sa société en pleine révolution industrielle. Le héros est un jeune garçon à l'âge indéterminé (une douzaine d'année très certainement), fils et petit fils d'inventeur et inventeur lui-même, il porte d'ailleurs un nom déterminant : Ray Steam (steam signifie vapeur en anglais, et à cette époque là, bien sûr, tout ou presque marche à vapeur). En plus de passer son temps libre à inventer des machines plus ou moins utiles, Ray est un jeune garçon ordinaire : il va a l'école, se chamaille avec ses petits camarades et attend patiemment le retour de son père et de son grand-père actuellement aux Etats-Unis entrain d'effectuer des recherches sur Dieu sait quoi, recherches financées par une mystérieuse fondation O'Hara. Mais tout commence à se compliquer lorsque Ray reçoit un colis de son grand père, qui lui demande de cacher des plans et une nouvelle invention révolutionnaire afin que la dite fondation ne tombe pas dessus. Avant même qu'il n'ait compris quoi que ce soit, Ray voit sa maison partiellement détruite et se fait poursuivre par de drôles de machines. Visiblement, on en veut à la fameuse invention.

Appréciez un peu la finesse des décors. La reconstitution du Londres du 19ème siècle est diablement réussi.
Voilà pour ce qui concerne le lancement de l'intrigue qui demeure, il est vrai, on ne peut plus classique. Se découvre alors devant nos yeux ébahis un monde légèrement différent de ce à quoi on s'attendait : il n'agit pas d'une reconstitution fidèle de la société anglaise du 19ème siècle mais d'une sorte d'uchronie, d'un passé parallèle où la science aurait pris d'autres tournant, et où le contrôle et la gestion de la vapeur demeure aussi important que la gestion du pétrole aujourd'hui.
Sans vous dévoiler l'intrigue dans son ensemble, disons simplement que par la suite, Ray devra se confronter à la fameuse fondation O'Hara, au possible retour de son père, au soit disant ami du grand-père de Ray, le professeur Robert Stevenson, et à la fille du président de la fondation, l'autre enfant du film : Scarlett.
Le film propose ainsi quelques brochettes de personnages, pas toujours très importants ou réussis, et l'intrigue se ressert surtout autour d'un noyau de trois ou quatre personnages principaux, au design sobre et peut être un peu froid, comme en témoigne les quelques images qui ponctuent cet article.

Cette image résumé le film : le 19ème siècle birtanique, des inventions, de l'action et une technique splendide.
A toute vapeur !
Mais ce qui détonne, dans ce film, ce n'est ni son scénario somme toute assez classique, ni son chara-design sans réelle personnalité. Non, dans Steamboy, ce qui a impressionné c'est la technique. On est ici à des lieues des films des studios Ghibli, porteurs des valeurs de l'animation traditionnelle (le moins possible d'animation via ordinateur, le plus de chose possible à la main, etc.) et on se rapproche plus du dernier Mamoru Oshii, Ghost in the Shell Innocence. Ici, on n'hésite pas à utiliser les images de synthèses, et c'est réussit. Les nombreux effets de vapeur, les plans rapides en caméra subjective, la titanesque tour Steam, les acrobaties aériennes de Ray, tout y passe et tout fonctionne. On en prend plein les mirettes pendant deux heures, et on en redemande, tellement Otomo, en tant que technicien de l'animation ET en tant que réalisateur, maîtrise son sujet. De plus, comme le film est divisé en deux grosses parties (la première moitié qui pose l'intrigue et les personnages et une seconde qui projette presque une heure d'action non stop), Otomo peut se permettre de répandre ses effets lors de la première partie (une petite poursuite ici, quelques splendides reflets du ciel là…) pour mieux annoncer la dernière : une spectaculaire succession de scènes d'action, parfaitement réglées et qui nous fait nous rendre compte que oui, l'animation travaillée comme ça, c'est bien aussi. Le final fait alors figure d'apothéose, qui rappellera sans doute le final dantesque d'Akira aux connaisseurs. La technique est ainsi merveilleusement bien dirigée, peut être même mieux encore que sur Ghost in the Shell Innocence (c'était juste pour marquer mon point de vue sur ce film sympathique mais ennuyeux).
Du côté de la bande son, on passera vite son chemin ; il s'agit en effet d'une musique d'un classicisme ennuyeux. Les amateurs de Zimmer seront peut être ravis, la bande son demeure tout de même extrêmement banale et ne mérite pas qu'on s'y attarde plus. Disons simplement qu'elle remplit relativement son rôle : stimulante dans les scènes d'action et sans doute (trop) sirupeuse dans les scènes normales. On est bien loin du génie de l'OST d'Akira le film, mais ce n'est pas le sujet.

Scarlett et Ray. Le design des personnages est soigné mais finalement assez classique.
Un parc d'attraction ou une machine de guerre ?
Il serait faux de dire que ce Steamboy est une œuvre géniale, un film majeur dans l'histoire de l'animation japonaise et de l'animation tout court, l'égal d'Akira. Steamboy est un bon film, agréable, très riche mais où tout n'est pas bon. L'intrigue, tout d'abord, est un peu simplette, de même que les personnages, Ray et Scarlett en tête, un tantinet cliché et attendu. De la même façon, le film souffre de quelques lenteurs, notamment à la fin, qui aurait sans doute pu être raccourci d'un bon quart d'heure. Toujours au niveau des points négatifs, on soulignera (petit spoiler mais en fait pas vraiment, ça dépend si vous préférez rien savoir ou si un petit détail ne vous dérange pas, c'est bon là, on y aller ?) l'incohérence d'un happy end complètement artificiel qui sent bon le dénouement imposé en raison de la jeunesse du public attendu. C'est d'autant plus dommage que le final désamorce complètement la réflexion que propose Katsuhiro Otomo en filigrane.
Car le monde de Otomo est une vision très noire de notre propre monde. Au cœur de ce film, on retrouve les questions du progrès et des visés de la recherche scientifique. En ancrant son film au cœur d'une époque marquée par la révolution industrielle, Otomo cherche sans doute à nous avertir sur les dangers de la recherche, selon lui toujours pervertie par la nature humaine. Ainsi, dans Steamboy, à l'instar d'Akira, les personnages d'adultes ne sont pas dignes de confiance et c'est ce qui choque à la vision de ce film à visée familiale, qui attendrait un public plutôt jeune. En effet, dans Steamboy il n'y a pas vraiment de personnage adulte positif. Le constat est très noir, et les références implicites à l'inoubliable bombe atomique (Akira était elle-même déjà une œuvre qui traitait de l'éternelle question d'Hiroshima) vont dans ce sens : l'Homme n'est pas capable de gérer le progrès scientifique et seule la jeunesse est habilité à l'orienter dans la " bonne " direction. Le paradoxe est cynique, puisque la jeunesse ne peut, par définition, pas soutenir ce poids là.
Oui, le monde de Katsuhiro Otomo est très noir et détonne quelque peu avec ce personnage principal qui, comme le héros de Metropolis, est l'archétype même du bon héros, du naïf qui parvient à réussir, comme dans les romans d'initiation.
Les romans d'ailleurs, parlons en brièvement, puisque Otomo a choisi de glisser au moins deux références au monde romanesque. Le premier, c'est le personnage de Scarlett O'Hara (personnage de petite peste dans le film) qui fait évidemment écho au personnage de Autant en emporte le vent. Le second, c'est le personnage du professeur Robert Stevenson, qui n'est pas sans rappeler l'auteur, entre autre, de l'Ile au trésor, Robert Louis Stevenson.

La fameuse tour Steam... Quel secret dissimule-t-elle... Tintintin...
Go… Steamboy !
Au final, s'il ne s'agit pas du " meilleur film d'animation jamais créé ", Steamboy ne s'en sort pas si mal. Même s'il n'est pas exempt de défaut, il permet de passer un bon moment et prouve que son auteur n'est pas le génie d'une seule œuvre. Steamboy parvient en effet à dépasser le jugement attendu " une pâle copie d'Akira ". Il ressemble à son illustre aîné de part certains aspects mais parvient à plaire de lui-même, de part ses propres qualités.
Même si l'intrigue demeure un peu légère et certains personnages agaçants, ce film mérite d'être vu et ne se résume pas simplement à une " simple " prouesse technique. Je vous conseille donc de vous laisser tenter, ne serait-ce que pour vous perdre dans la merveilleuse reconstitution de Londres et pour apprécier un doublage réussi, bien qu'étonnant concernant la voix de Ray (voilà, j'avais oublié de mentionner ces deux points, c'est désormais chose faite :P).