L'histoire de Noir repose entièrement, c'est peu de le dire, sur quatre personnages. L'histoire s'attarde tout autant sur leur personnalité que sur l'action proprement dite qui amènera Mireille et Kirika à défier les Soldats. A travers ces femmes extrêmement différentes les unes des autres, le studio Bee Train aborde, entre autres, le problème de la liberté et de l'aliénation : la servitude et l'esclavage peuvent prendre des formes toutes plus diverses les unes que les autres, et ne s'en tirent pas forcément les plus honnêtes ou les plus intègres. Cet essai est plus un ensemble de réflexions personnelles quant à l'anime et aux héroïnes de Noir plutôt qu'une analyse précise et rigoureuse des épisodes. Lesquelles des Coppelia finissent-elles par ne plus suivre la musique ?
DES ARBRES EN SERRE
Dès que l'on pense "prisonnier" dans Noir, l'image de Kirika et Chloé vient à l'esprit. Dans le premier épisode, on nous présente Kirika comme très traumatisée par le fait qu'elle puisse tuer avec aisance et, surtout, sans en éprouver le moindre remord. Ce facteur semble faire partie de sa personnalité, comme je l'ai déjà remarqué dans la description du personnage, à un niveau presque "génétique" : contrairement à Mireille pour qui l'assassinat est tout simplement un gagne-pain, Kirika le vit de la même façon que boire ou manger. Ce n'est pas un hasard si l'épisode 2 se nomme "Notre pain quotidien". De la sorte, la jeune amnésique apparaît immédiatement comme prisonnière d'un passé, emprisonnement d'autant plus lourd qu'on ne connaît pas ses origines ni ses modalités. Même lorsque Mireille et Kirika commencent à vivre ensemble et à nouer quelques liens, on est en droit de se demander s'il ne s'agit pas, une fois de plus, d'un conditionnement dont la jeune fille aurait été victime. Cette situation a même des apparences de cercle vicieux : en effet, pour assurer son indépendance, et éviter de tomber dans les griffes de ceux qui ont fait d'elle ce qu'elle est, elle doit manier des armes et tuer, obéissant ainsi à l'éducation qu'elle a reçu. Il ne semble donc pas y avoir d'échappatoire pour elle.
Le cas de Chloé a quelque chose d'encore plus glaçant. C'est par elle que les modalités de l'emprisonnement dont Kirika a été victime commencent à être connues, et ce dès l'épisode 11 ("Un thé sous la lune") : le lien entre les deux meurtrières est immédiatement perceptible, en particulier par Mireille qui devient vite nerveuse et irritable. La situation de Chloé est finalement assez transparente : le comportement qu'elle a vis-à-vis d'Altena nous montre bien la manipulation dont elle a été victime : il s'agit plus ou moins du comportement d'un membre de secte vis-à-vis de son gourou : Chloé n'a aucun autre lien avec la réalité que celui que représente Altena, et accepte donc aveuglément la vision de la réalité qu'a la prêtresse. Ce comportement est encore renforcé par l'aspect très maternel d'Altena : son titre est, en anglais, celui de "Kind Mother", et elle insiste sur le fait que le Manoir ou elle vit est un véritable foyer : elle accueille ses jeunes disciples par un "Bienvenue à la maison". Le plus choquant dans le cas de Chloé est qu'elle ne peut opposer aucune résistance face à ce viol de son intimité - elle est véritablement employé comme doit l'être Noir, c'est-à-dire une arme humaine - en ceci qu'elle n'a aucune intimité : elle est presque une extension vivante d'Altena. Dans des conditions pareilles, on peut presque se demander comment la jeune fille a réussi à développer une personnalité !
POUPEES DE LA FATALITE ?
Les cas de Mireille et d'Altena se révèlent sinon plus complexes, du moins différents que le parcours de Chloé et Kirika. Ce qui frappe d'emblée dans l'histoire de Mireille est sa grande ironie : ses parents sont en effet morts pour que leur enfant ne devienne en aucun cas une arme au service des Soldats. Leur sacrifice s'avère presque vain, car, comme la tueuse le découvre durant la série, les Soldats peuvent manipuler à peu près n'importe qui à leur guise, et son oncle, sous la coupe de l'organisation l'a poussée à suivre la voie de l'assassinat. J'ai toutefois employé le terme "presque" car celui-ci se révèle d'une importance fondamentale, comme nous le verrons plus tard. Toutefois, Mireille, sous des aspects d'indépendance, est en fait d'une grande fragilité : le fait qu'elle refuse d'évoquer son passé et de s'y replonger montre qu'elle se trouve incapable de l'assumer et fournit aux Soldats qui n'en n'ont pas besoin d'autant, un levier extrêmement utile pour manipuler la blonde Corse. Preuve en est : il suffit d'une montre ou d'un indice ça et là pour faire sortir Mireille de sa retraite et de sa prétendue indépendance. Qui plus est, son passé pour le moins traumatisant l'enferme dans un égoïsme qui l'empêche de faire confiance à Kirika, confiance qui aurait pu permettre aux deux jeunes filles d'avancer beaucoup plus vite dans leurs recherches. Preuve de cet enfermement de la jeune fille : Altena n'aurait jamais pris le risque de laisser Kirika partir pour Paris si elle avait eut la moindre crainte que Mireille ne puisse finalement s'opposer à elle.
Altena, justement, se révèle, dans l'optique de cet essai, le personnage le plus fascinant de l'histoire : elle apparaît à la fin de la série, comme un véritable démiurge : en effet, c'est elle qui, dans son ambition de recréer le couple mythique des deux vierges, a dicté le destin de trois autres protagonistes. Qui plus est, on se rend compte dans la conclusion de Noir, qu'elle est allé jusqu'à manipuler les Soldats eux-mêmes pour mettre son plan à exécution. Toutefois, la grande manipulatrice de vies s'avère elle-même sous l'emprise de la fatalité, qui a pris la forme de son passé. Si l'on part de l'hypothèse que Noir se déroule dans les années 2000 et qu'Altena est âgée d'une quarantaine d'années, on peut supposer qu'Altena est originaire d'un pays de l'ex-URSS : les chars russes sont en effet entrés dans Prague en 68. A l'occasion de cet épisode (ou d'un autre, la cohésion historique n'ayant pas vraiment d'importance), le village où Altena vivait fut rasé et la petite fille qu'elle était alors violée. De ce traumatisme, émergea l'idée suivante : le monde est totalement souillé, et seuls les deux vierges mythiques peuvent protéger les enfants des abominations dont, elle, la Kind Mother, avait été victime. Cette idée n'a rien de généreux, bien au contraire. En cherchant à ressusciter Noir, Altena veut faire taire sa souffrance et se sauver elle-même. Toutes ses actions sont donc coordonnées dans ce sens, et elle se trouve incapable d'envisager le monde d'une autre façon. Tout ceux qui ne partagent son idéal - c'est-à-dire le monde entier à l'exception de Chloé et éventuellement de Mireille et Kirika - sont tenus pour quantité négligeable voir gênante. Le plus terrifiant dans la personnalité d'Altena est cette absence totale de sentiment : peu lui importe de sacrifier Chloé - elle savait depuis le début que Kirika lui préférerait Mireille - qui la voyait pourtant comme sa mère. Altena n'est donc qu'une coquille vide, une âme errante dont le principe d'existence ne se résume qu'à un seul but : les horreurs qu'elle commet pour l'accomplir finissent presque par devenir équivalente à celle qu'elle a elle-même subie.
LIBERTE, ELLES ECRIVENT TON NOM
La question que l'on peut se poser suite à cette petite étude est la suivante : pourquoi Mireille et Kirika sont-elles vues comme les "gagnantes" de l'histoire ? Parce que l'une comme l'autre a su se libérer des carcans que nous avons découvert précédemment : la transformation de Mireille s'opère lorsqu'elle se retrouve seule, après que Kirika l'aie abandonnée : la jeune femme se rend très vite compte qu'elle ne peut reprendre son ancienne vie, après toutes les questions que l'arrivée de Kirika et de Chloé ont soulevé. Son départ au Manoir traduit une volonté de se confronter à un passé qu'elle ne pouvait, jusque là, par regarder en face. Mais ce changement va plus loin encore : Mireille prend le risque énorme de tenter de ramener sa partenaire à la réalité. Pour cela, elle doit s'opposer à Chloé, qu'elle sait beaucoup plus habile qu'elle dans l'art du meurtre. C'est ici que le passé commun des trois tueuses revêt toute son importance : lors de ses derniers instants, la mère de Mireille, Odette, ne démontre qu'un seul sentiment : un immense amour envers cette enfant manipulée par les Soldats et envers sa propre fille. Et c'est par "amour", ou plutôt par amitié pour Kirika que Mireille se met en danger. La jeune Japonaise se retrouve dans la même situation qu'une dizaine d'années auparavant : elle peut choisir la voie la plus sûre, celle des Soldats, ou bien s'opposer à eux. C'est là que tout ce qu'on vécu les deux amies prend tout son sens. A l'inverse de Chloé, Kirika a pu développer, au contact de Mireille, un embryon d'individualité et de personnalité. Cette individualité s'est créée au quotidien - d'où l'importance des scènes montrant la vie de tous les jours - au fil d'événements très banals. Kirika porte en elle des sentiments et des souvenirs qui lui appartiennent en propre. Et, dans ce conflit, c'est finalement la personnalité de Kirika qui l'emporte sur son conditionnement. Ces deux principes sont en fait représentés respectivement par Odette et par Altena.
La fin de Chloé est d'autant plus tragique qu'elle est inéluctable : Chloé ne peut en effet pas concevoir la vie autrement que de la façon dont Altena l'a éduqué, étant donné qu'elle n'a eu aucun contre-exemple durable. Abandonnée de la seule personne qui donnait véritablement un sens à sa vie, Kirika, Chloé ne peut plus que mourir : celle-ci n'a en effet pas compris que la mort de Mireille n'aurait pas suffi à lui ramener Kirika : mais, encore une fois, son éducation ne lui permettait pas ce raisonnement.
Si Altena avait prévu, quant à elle, que Mireille et Kirika ne pourraient se trahir l'une l'autre, elle se laisse surprendre par un geste qui lui est complètement étranger : la compassion. Le fait que Kirika s'interpose entre Mireille et un revolver ne rentre pas dans son schéma mental : pour elle, la seule manière de survivre est de détruire l'autre. Cette fois, c'est sa disciple qui la détrompe : "Nous ne sommes pas ce que vous croyez", lance-t-elle à la prêtresse.
Finalement, l'apothéose est atteinte lorsque que Mireille empêche Kirika de se suicider : les deux jeunes filles accomplissent ensemble leur dernier pas vers la liberté : Kirika se rend compte que la fin d'Altena, celle qui l'a "créée" ne signifie pas qu'elle doive forcément disparaître. Il lui est possible d'exister en tant que Kirika Yuumura et de laisser le "Noir en devenir" qu'elle représentait.
Mireille, quant à elle, abandonne définitivement ses certitudes puériles qu'elle pouvait se suffire à elle-même : elle accepte de compter pour les autres, quitte à souffrir à nouveau en craignant de les perdre.
SEEK LIGHT
Noir se présente donc entre autres comme un plaidoyer tant pour la compassion que pour la liberté. La souffrance engendre des comportements toujours plus destructeurs et s'enfermer dans une logique de vengeance ne peut que mener à la mort. D'autre part, la liberté est vue comme totalement indissociable de la condition humaine : Chloé et Altena sont condamnées à disparaître car elles sont totalement assujetties à des principes et des valeurs : dès que celles-ci sont remises en cause par l'instabilité inhérente à l'être humain, la prêtresse comme sa "fille" se retrouvent en porte à faux, et, dans l'incapacité qu'elles sont d'évoluer, meurent.
Noir n'est donc absolument pas l'histoire d'une vengeance, mais bien au contraire d'un pardon, d'une réconciliation de deux jeunes filles entre elles mais également avec leur propre ego. Mireille et Kirika acceptent de défendre leur propre vie, sortant ainsi de l'esprit de sacrifice et de l'image quelque peu "aseptisée" d'Odette, tout en refusant à jamais le chemin de haine des Soldats. Elles se retrouvent donc dans une situation de déséquilibre, sans le moindre principe auquel se rattacher : mais n'est-ce pas là la condition même de l'être humain ? En effet, le chef suprême de Soldat fait remarquer à Mireille et Kirika victorieuses que, malgré ce qui s'est passé "le monde est toujours plongé dans les ténèbres". Ce à quoi Mireille répondra : "C'est pour cela que nous continueront à chercher la lumière."