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Melody of Oblivion Part 2 Telle une flèche qui traverse le ciel...
Mis en ligne le 31/12/2005
Par Jalk
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Avant toutes choses, je tiens à préciser que cet article contient énormément d'éléments sur l'histoire, et qu'il risque d'être globalement incompréhensible pour toute personne n'ayant pas vue Melody of Oblivion dans son intégralité. Cet essai n'a pour but que de proposer une lecture un peu structuré de cet anime qui, sous un n'importe quoi apparent, obéit en fait à certaines lignes directrices très fortes.
Sartre, avec Beckett, avoue sa haine d'un élément fondateur du roman : l'intentionnalité. Pour lui, tout récit n'est qu'une mauvaise imitation de la vie, car tout texte contient une fin vers laquelle chaque élément converge. Tout élément présent dans un récit a du sens, à l'inverse de la vie elle-même.
Il est à craindre que, si les grands hommes avaient vécus de nos jours, ceux-ci auraient cordialement detesté Melody of Oblivion, en ceci qu'il s'agit peut-être de l'un des sommets de ce que nous pouvons appeler la "recherche d'intentionnalité" dans une oeuvre artistique. Tout, dans cet anime, est mouvement. Mais quel mouvement ? Cyclique ? Polydirectionnel ? Linéaire ? Et surtout, vers quoi se dirigent, au fil des épisodes, les guerriers Melos dans leur course effrénée ? Cet article se propose de revenir sur le parcours de Bocca, jeté sur les routes, pour donner un sens à son errance.
FEU ROUGE, FEU VERT
Plus encore que les tatouages des héros, ce qui pourrait symboliser Melody of Oblivion est une flèche d'arc. Arme des guerriers Melos, mais aussi symbole phallique (et vous savez, mes petits pervers préférés, quelle importance ce genre d'iconographie revêt dans la série), et surtout, objet de mouvement. Une flèche n'a d'efficacité que si elle est projetée en avant. Et c'est exactement ce qui arrive à Bocca, dès le premier épisode de la série. Lui qui végétait dans l'existence que connaissent tous les humains "normaux" de cette Terre dominée par les monstres se retrouve brusquement lancé sur les routes. La brutalité de ce départ (le premier épisode pose les choses assez lentement, et l'initiation de Bocca prend à peine quelques minutes) ne semble pas du tout accidentelle : c'est une impulsion forte et rapide qui peut tirer les guerriers Melos latents de leur sommeil.
A partir du moment où le héros de Melody of Oblivion est "projeté" dans sa course de guerrier Melos, il ne connaîtra plus jamais le repos. Ce n'est pas un hasard si, à chaque fois que Saiyoko et lui s'arrêtent dans un hôtel, les choses ne prennent jamais la tournure prévue. Ce n'est que sur la route, en mouvement, que les deux amants parviennent à accomplir quelque chose. Qui plus est , en plus d'être lui-même une flèche en mouvement, Bocca est facteur de mouvement. La plupart des régions dans lesquelles il accomplit sa tâche sont autant de microcosmes figés. On pensera au Cap de la Nuit Pâle, bien entendu, où le temps n'avance plus. Même s'il quitte la ville sous les jets de pierre, le jeune homme a ramené à cet endroit le cycle du temps. De la même façon, Toune ramène le mouvement, spatial cette fois, dans la vallée dominée par la Nana Millionnaire. Si elle n'abat aucun monstre dans cet épisode, elle accomplit un geste tout aussi important - c'est d'ailleurs à cette occasion qu'elle se révèle clairement être une guerrière Melos - en détruisant le barrage qui coupait ce paradis figé du reste du monde, paradis symbolisé par Sky Blue (ou Blue Sky ou Blue Sky Blue, ou tout ce que vous voulez), être au physique angélique, mais condamné à rester à la même place, assigné à une tâche qui n'est pas la sienne.
Cependant, le lieu le plus évocateur à cet égard est bien entendu le labyrinthe du Minotaure : en effet, non seulement cet endroit maintient l'espace comme le temps dans un état de perpétuelle immobilité mais, qui plus est, il est capable d'étendre son influence pernicieuse, sur les choses comme sur les êtres : dès qu'on le rencontre, Kurofune est un personnage tragique, car condamné d'avance. Son essence même est restée dans le labyrinthe du monstre qu'il n'a pas réussi à vaincre totalement. Ce constat est d'autant plus amer que l'homme en a conscience. S'il cherche à se détacher le plus possible de Saiyoko, ce n'est pas du fait de son tempérament (encore que...) mais plutôt parce qu'il ne tient pas à l'entraîner avec lui dans les tourments de l'éternité : il est en effet clair que le guerrier Melos ne vieillit pas, l'âge avancé de sa femme en est la preuve.
On est d'ailleurs en droit de se demander pourquoi Bocca ne subit pas, à son tour, la malédiction du labyrinthe lorsqu'il entre à l'intérieur. On peut voir à ceci deux explications complémentaires : tout d'abord parce que Kurofune décide de se sacrifier et de rester combattre le Minotaure jusqu'à un futur indéterminé. Le combat entre Bocca et lui est bien entendu biaisé. Mais aussi du fait que Bocca possède un atout infiniment précieux : un garçon dans une tenue bizarre de cheval mâtiné de lapin qui observe son combat avec le Monstre : Elan Vitar lui même. En effet, on nous signale bien au début de la série que cette Ivermachine a des pouvoirs particuliers. En sus de résister aux armes de la Monster Union, Elan Vitar a la propriété de toujours intervenir dans les situations où Bocca ne peut véritablement plus rien faire : et contrairement à Jaguar Sun, Elan Vitar va entrer de son propre chef dans le labyrinthe, pour sauver, par sa seule présence, son maître. Quoi de plus naturel à cela. En effet, peut-être la transcription du mot est-elle trompeuse : je pense que l'Iver Machine de Bocca s'appelle en fait "Elan Vital". Ce simple changement de lettre, du à une prononciation ambiguë du japonais, nous ouvre un tout autre champ d'analyse. L'Ivermachine du héros de Melody of Oblivion n'est autre que la force qui anime Bocca, la seule force sur laquelle les guerriers Melos puissent compter : la volonté d'avancer. Cet "élan" est la seule façon de vivre.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le seul monstre qu'affrontera véritablement Bocca est Hécate, déesse de la lune noire dans la mythologie : Hécate incarne une conception cyclique du temps, qui ne cesse de revenir sur lui-même (symbolisé par les boules de bowlings qui ne cessent de revenir à leur propriétaire). Face à elle, Bocca oppose une conception linéaire du temps, la seule conception viable. Il s'agit sans doute là du seul message que la Mélodie de l'Oubli soit parvenu à transmettre à ceux qui la représentent sur terre.
JUSQU'A LA DERNIERE NOTE
C'est entendu : la Mélodie de l'Oubli, pour aussi mystérieuse que semble être son apparition, est en partie asservie au roi des Monstres. Elle incarne en fait l'idéal de perfection que celui-ci recherche. Peut-être est-il utile de faire un rapide parcours de la vie de l'ennemi principal de Melody of Oblivion. Le roi des Monstres Salomon III est en réalité un guerrier Melos qui abattit le précédent roi. Cet acte devait sceller le sort du monde. En effet, les monstres qui existaient depuis toujours, tels des forces de la nature, allait devenir incontrôlables, privés de l'esprit qui les dirigeaient. De "neutres" il passèrent à "destructeurs". Afin d'éviter le chaos de s'étendre, le guerrier Melos coupable du meurtre du souverain des monstres accepta de prendre sa place et c'est lui qui instaura les règles qui suivirent la grande guerre, à savoir le sacrifice régulier d'enfants.
Cette attitude peut sembler celle d'une victime expiatoire qui accepte de prendre sur ses épaules toutes les horreurs qui vont être commises par les monstres et la Monster Union. Pourtant, on peut aussi voir l'attitude de Salomon III comme étant d'une très grande lâcheté.
Car en fait, celui-ci décide d'instaurer un système codifié pour ne pas à vivre dans l'incertitude du lendemain. La Mélodie le révèle dans l'un des passages en pièces de théâtre de la série : s'il libère la Mélodie, les hommes perdront leur humanité. Le seul choix qui lui semble possible est de retenir cette dernière et de mener la guerre aux humains, figeant le monde dans des règles malsaines. Car le compromis de Salomon est totalement inacceptable. Car comme le dit Bocca dans le dernier épisode, malgré tous les arguments que Solo lui présente "je ne peux tout simplement pas écouter quelqu'un qui mange des enfants." Le système de Salomon repose sur un acte totalement contre-nature et donc parfaitement inacceptable.
C'est donc la Mélodie de l'Oubli qui trouve la solution : elle ne crée par les guerriers Melos pour détruire celui qu'elle a aimé, celui dont elle représente la perfection, elle les crée pour entretenir un mouvement. Les guerriers sont pareils à des virus dans un organisme, ils forcent celui-ci à réagir, et à continuer à vivre. Elle crée des martyrs, c'est entendu, mais des martyrs qui entretiennent un grand corps nécrosé en vie. Elle, la perfection figée, le Sublime inaltérable, continue à aspirer à l'évolution, même si cela doit causer sa perte. Le plus terrible dans tout cela est que la Mélodie a parfaitement conscience de la tragédie qui se prépare. En effet, de par son statut parfait, elle ne peut pas intervenir sur l'univers imparfait qu'elle observe. Et c'est ainsi qu'elle assiste, impuissante, à la mort de celui qu'elle a aimé tandis que son champion, Bocca, est sauvé par une humaine, certes imparfaite, mais qui, elle, était encore capable d'avancer, était encore "dans le temps".
Car en réalité, Saiyoko est sans doute, avec Elan Vital, le personnage le plus positif de Melody of Oblivion. En effet, sa quête est celle d'une recherche de quelque chose situé au delà de son horizon. Sa chaîne porte-bonheur la force en effet à toujours aller plus loin, entraînant par là-même Bocca, qui, à mon sens, ne demande qu'à retomber dans l'immobilisme, du moins au début. Saiyoko est l'humaine au sens premier du terme, dénuée de tout pouvoir magique, mais sans attaches et sans entraves, libre de continuer sa course en avant. Cela est d'ailleurs confirmé par sa dernière phrase : "Ne fais pas le malin, n'oublie pas que tu as laissé un monstre s'enfuir." Saiyoko refuse même la conclusion de l'histoire : elle pousse Bocca, devenu le guerrier Melos parfait, à se dépasser un peu plus. Et c'est peut-être ce statut qui lui confère une sorte d'immortalité : en effet, il est clair que la flèche tirée par Salomon III l'a atteinte de plein fouet. Cependant, comme une fille, non pas du "soleil", comme le dit Bocca, mais bien de la vie, peut-elle être atteinte par un être qui ne rêve que d'un ordre figé ?
VIVA, MELOS SENSHI !
Nous avons donc rapidement parcouru l'évolution de Bocca (bouche, en espagnol, et donc avide d'avaler, image même du sujet désirant) face à un monde qui aspire à l'immobilisme, mais qu'en est-il de Toune et de Coco, ses deux aides qui se révèlent bien souvent indispensables ?
Je dois avouer que Toune me semble celle qui faillisse le plus dans sa mission de guerrière Melos (je tiens à préciser que j'aime beaucoup ce personnage) : elle n'est pas tournée vers l'extérieur ou vers l'avant, mais uniquement vers elle et Sky Blue, dans un rapport quasi schizophrène. Son amour pour l'Iver Machine est à l'inverse de celui que Bocca porte à Saiyoko, un amour ou les deux "regardent dans la même direction", pour reprendre le mot de Saint-Exupéry. Tout ce qui sort de son rapport avec Sky Blue l'indiffère ou presque et c'est son ami peintre qui finira par la sortir de cette passion destructrice. Le Mengen de Toune est d'ailleurs un Requiem, chant de mort, et donc de conclusion avant l'immobilité.
Coco est un personnage beaucoup plus difficile à cerner. En effet, elle a pleinement conscience de son rôle de guerrière Melos et, pour reprendre l'expression consacrée, croque la vie à pleines dents... Après tout, c'est bien elle qui va déniaiser Bocca dans l'une des scènes les moins moralement cautionnable de l'anime (plus de pommes... plus jamais de pommes !). Toutefois, elle se retrouve, elle aussi, piégée dans l'espace, dans un temps figé, qui représente l'antithèse de tout ce en quoi les guerriers Melos croient. Son emprisonnement pourrait sembler être le comble de l'injustice et de l'illogisme, mais peut-être n'est-il pas en fait si irréfléchi que cela : le Mitranum pour lequel elle se sacrifie permet aux Ivermachines de voler, ce qui est avant tout un moyen de gagner l'espace. Coco permet donc à Bocca de regagner la Terre avec une Ivermachine en parfait état de marche ce qui est le seul et unique moyen de la sauver, elle, Toune et les Licornes. Ce "sacrifice" peut donc sembler être un anti-sacrifice, en ceci qu'il est avant tout dicté par un intérêt personnel. Même avec le Mitranum détruit, Elan Vital aurait pu aider Bocca à repousser Salomon III (je ne pense pas qu'il soit mort). Coco rejoint donc l'image assez classique de l'ami sage du héros qui donne sa force au personnage principal pour qu'il puisse sauver une situation a priori désespérée. Cela est d'autant plus ironique que, par son design et son comportement, Coco apparaît comme l'être le plus immature de Melody of Oblivion.
Face aux guerriers Melos, on a, bien entendu, la Monster Union, personnification de la société soucieuse de sa pérennité. L'immobilisme est le mot qui les caractérise le mieux. On a tout d'abord vu de quelle façon certains agents figeaient le temps dans leurs "fiefs". On remarque également que, dans leurs méchas, ils se trouvent totalement immobilisés, apparaissant davantage comme des marionnettes que comme des pilotes, à l'inverse des guerriers Melos, dont la monture est, certes, indispensable, mais ne reste qu'un support (on note au passage que Elan Vital est celui qui conduit la flèche de Bocca, formant une sorte de haie d'honneur, confirmant, si besoin est, le côté vivace de ce personnage).
Leur discours est un discours bien pensant : "Vous n'avez rien à faire dans cette société", affirment-ils à l'envie en s'adressant à Bocca. Erreur. C'est la seule présence des guerriers Melos qui maintient la société telle qu'elle est. Sans guerriers Melos, plus besoin de Monster Union. Et la hargne que ces humains éprouvent vis-à-vis de Bocca, Toune et Coco est peut-être due à un constat inconscient de cette nature. De la même façon, le mépris qu'affichent Lucky Troughbred à l'égard de sa soeur provient d'un sentiment similaire : malgré sa puissance, le jeune homme fait partie d'un système figé sur lui-même, là où Saiyoko, elle, est libre.
WILL
Je ne pense pas que Melody of Oblivion cherche à présenter une quelconque morale, optimiste ou pessimiste. Tout comme Utena, cet anime prend le partie de la vie, et accepte chaque élément de celle-ci, les bons comme les mauvais. Le seul péché dans l'univers est d'aller contre la vie, ou de vouloir la figer. Un monde dans lequel des affrontements ont lieu est mille fois préférables à une société soi-disant utopique, dans laquelle des enfants se font dévorer sans aucun moyen de s'échapper, pour préserver un petit groupe tremblant.
Salomon III demande à Bocca de lui montrer sa société idéale. Bocca n'en n'a nul besoin. Sa société idéale se trouve tout autour de lui, dans son amour pour Saiyoko, son amitié pour Toune et ses relations ambiguës avec Coco. Bocca accepte de grandir avec tous les dangers que cela comporte, mais aussi toutes les promesses. Il est capable de devenir une figure de guide, une figure paternelle, là où Salomon III doit continuer à préserver un idéal qui n'a plus d'idéal que le nom.
Melody of Oblivion ne prend pas tous les éléments de son histoire pour mener le spectateur vers une fin, mais cherche à montrer que tout élément fait partie de la vie, que l'intentionnalité est ce que ceux qui avancent choisissent d'en faire. Dans un tel contexte, bien et mal deviennent on ne peut plus relatifs.
Cette analyse de l'anime de JC Staff semble confirmer ce qu'Utena annonçait déjà brillamment : l'art n'a pas à être édifiant ou moral, il a à être une illustration, idéalisée ou pas, de la vie, et donc, des cent mouvements, des milles notes qui la composent.
Jalk
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